Une folie en entraîne une autre: anecdote de l' ananas
Dimanche gris, petite pluie fine, température d' allure automnale en ce 20 mai...Tout est propice au vague à l' âme et ce ne sont pas les événements récents qui manqueraient pour l' alimenter. Tomberai-je dans le pathos ou pas? Hum...que le clavier décide! :)
Difficile de me sortir de la tête le CHSLD, où le manque d' effectifs fait souvent en sorte qu' on "doive" prendre des décisions expéditives au détriment de la santé mentale de certaines personnes âgées et trop souvent , si vous voulez mon avis, laissées à elles-même. Il est si commode n' est-ce pas, de se rabattre sur les excuses typiques:
"Le système est là pour en prendre soin; le personnel est très professionnel, pas de problème; l'important est qu' ils ne souffrent pas physiquement; à cet âge, de toutes manières...
L' exemple d' un pensionnaire attachante que j' appellerai madame Rose a de quoi donner le frisson à quiconque est tant soit peu préoccupé par ce qui attend notre génération frappée de longévité accrue et sans doute les suivantes aussi, du moins jusqu' à ce la terre en ait assez de notre manque de considération! Mais laissez-moi vous présenter le "cas", je m' en contenterai pour ce billet. Le clavier a décidé :)
Madame Rose est effectivement ce qu' on peut appeler " un cas". Placée en CHSLD il y a 2 ans, à un âge relativement jeune (65 , de nos jours, c' est pas si vieux que ça non?), elle souffre de problèmes psychiatriques découlant d' une vie matrimoniale infernale. Que fait-elle dans un CHSLD où la moyenne d' âge est autour de 80 ans? C' est la question que je me suis posée la première fois que je l' ai aperçue, ou devrais-je dire, entendue! C' est qu' en autres singularités, madame Rose a une forte propension pour la Bonne Chanson, dont elle se fait un plaisir de livrer à tout bout de champ dans le salon des usagers et de leurs proches, de longs extraits. Haut et fooooooooooort! Mémoire phénoménale elle a la madame, soit-dit-en-passant! Et un esprit étonamment vif, je l'ai parfois appris à mes dépens! !Que j' aie le malheur de prononcer devant elle le nom d' une amie, Hélène, voilà madame Rose Jukebox qui décolle, sur un ton aigu à rendre un chat hystérique:
"Seul sur le sable les yeux dans l'eauMon rêve était trop beauL'été qui s'achève tu partirasA cent mille lieux de moiComment oublier ton sourireEt tellement de souvenirs..." Je vous fais grâce de la suite...contrairement à elle!
Un bon après-midi, j' apporte à ma mère des tranches d' ananas frais, dont elle raffole. Malheur à nous! Madame Rose, en apercevant le jaune fruit, se sent prise d' une inspiration déchaînée, (agadou-ou-ou-ou-ou-ou-ou!!!!!!!)" et de "moudre l' ananas" et de "pousser le café" de toutes ses forces. (Parenthèse pour les non-québecois: il s' agit d' une version un peu douteuse d' une chanson qui fit jadis le succès, l' unique d' ailleurs je crois, de Patrick Zabé.) Tant et tant que le fauteuil roulant de la colorée-ature se met à tanguer dangereusement, faisant pencher en même temps à-moitié son corps assez lourd vers le sol, sous les yeux ébahis des spectateurs involontaires présents. Je me précipite pour redresser le véhicule et m' enquérir de l' état de l' artiste, quand, après un sonore "bien merci", la voilà qui reprend à tue-tête la chanson providentiellement interrompue, exactement là où elle l' avait laissée. "Tape la pomme" (sa tête), "tape la poire" (son derrière)...et c' est reparti de plus belle pour le concert de la madame que rien ne saurait décourager. Encore plus sonnée qu' elle, je me prépare à lui demander gentiment de se faire un peu plus discrète, lorsque j' aperçois ma mère et une autre pensionnaire condamnée elle aussi au fauteuil roulant, les deux en larmes! Des larmes de fou rire! Tellement que je n' arrive pas à savoir si c' est à cause de ma face, de la situation en général ou de la prestation débridée qui n'en finit plus d' envahir l' espace d' habitude tranquille du petit salon. Loin de se sentir agressées, ma mère et sa compagne avaient un plaisir fou à assister au "show" de madame Rose et de les voir rire de si bon coeur me faisait tellement de bien à moi que j' en eus bientôt aussi les larmes aux yeux.
Conclusion: des circonstances désagréables peuvent quelquefois se transformer en grands moments de belle folie. Il suffit peut-être de s' adapter!
(dédié à un ami angoissé à l' approche de son hospitalisation. )
Libellés : rires thérapeutiques adaptation CHSLD

